1À
partir des années 1810-1820, un mouvement visant à renforcer la place
des savoirs géographiques dans le paysage scientifique européen
s'affirme très nettement. Ceux qui se définissent alors comme géographes
appellent de leurs vœux la constitution d'un corps disciplinaire, à
l'instar de Conrad Malte-Brun qui dès 1807 dans les Annales des Voyages, de la Géographie et de l'Histoire se fait le héraut de la disciplinarisation géographique :
Enfin,
il est temps qu'à l'exemple de l'Histoire naturelle, de la Chimie et de
la Médecine, les Sciences Géographiques possèdent un dépôt où les hommes
voués à ce genre d'études, puissent consigner en commun des travaux qui
tendent au même but, discuter les difficultés qui les arrêtent, faire
un échange continuel de lumières et de Découvertes, et surtout répondre
de plus en plus le goût de ces Connaissances, en offrant aux gens du
monde une variété agréable de ces petits morceaux où l'instruction se
cache sous l'attrait d'un tableau neuf et piquant. (
2XE
3Malte-Brun
4L'ambition
affichée est alors celle de l'autonomie disciplinaire. Ce mouvement se
renforce véritablement à partir des années 1820 et 1830. Pour y
parvenir, la grande affaire de la période consiste à se doter de lieux
de production, de concentration et de diffusion des savoirs
géographiques, symbolisant matériellement la volonté d'édifier le
nouveau champ disciplinaire. Cette institutionnalisation passe par la
fondation de sociétés de géographie, chargées de soutenir et de
représenter ce projet. Trois principales apparaissent au cours de la
décennie 1820 : à Paris en 1821, à Berlin en 1828 et à Londres en
1830. À ces sociétés sont associés d'autres lieux soutenant
l'affirmation de la géographie (bibliothèques, géoramas et surtout
cartothèques), mais ce sont bien elles qui doivent fonctionner comme les
« hauts lieux » du savoir géographique (Debarbieux, 1993).
Ces sociétés s'institutionnalisent sur des bases universalistes,
héritées des Lumières et du siècle précédent : l'objectif étant, en
dépit de la spécialisation disciplinaire, de parvenir à maintenir ou à
recréer l'idéal de la République des Lettres. Pourtant, cette intention
initiale est rapidement battue en brèche par la récupération ou
l'influence politique que l'on peut mesurer dans le fonctionnement
institutionnel de ces lieux, mais également dans les modalités de
production des savoirs géographiques qu'elles diffusent et donnent à
lire. Alors même que ces sociétés sont érigées dans une perspective
universaliste et humaniste, elles deviennent progressivement, dans la
première moitié du XIXe siècle, des lieux d'affirmation des puissances
nationales. Ce faisant, les savoirs géographiques produits et diffusés
par ces sociétés se colorent des attendus des acteurs politiques et
connaissent une certaine nationalisation, que ce soit en termes de
méthodologie, de périmètres d'objets considérés ou bien d'idéologisation
des discours.
5 En m'appuyant sur l'approche et la problématique des savoirs situés et, plus généralement, sur les apports du spatial turn
en histoire des sciences (dans les sphères françaises (Besse, 2003,
2004 ; Clerc, 2012 ; Jacob, 1992, 2007, 2011, 2014 ;
Singaravélou, 2008), allemandes (Schröder, 2011) ou britanniques
(Livingstone, 2003 ; Livingstone et Withers, 1999, 2005)), cet
article vise à saisir la tension à l’œuvre lors des fondations des
premières sociétés de géographie, entre élan universaliste et tentation
nationale. A partir de sources variées (bulletins des sociétés,
correspondances épistolaires, ouvrages), il propose une analyse
comparatiste entre trois sphères (France, Prusse, Grande-Bretagne) sur
la période 1820-1860. Il montrera que les sociétés promeuvent une réelle
dynamique transnationale et universaliste, mais que cet élan initial
est contre-carré par une importance grandissante de l'échelon national
dans le fonctionnement institutionnel, qui conduit à une progressive
mais nette nationalisation des savoirs géographiques durant la période
1820-1860.
6Les
premières sociétés sont tout d'abord érigées en vue de deux objectifs
précis, partagés par les trois sphères parisienne, berlinoise et
londonienne : d'une part, offrir à la géographie une tribune
institutionnelle, symbole de son autonomie disciplinaire en
construction ; d'autre part, permettre une circulation aisée et
transnationale, universaliste, des savoirs produits.
7En
dépit de contextes de fondation différenciés, les trois sociétés, dans
leur matérialité même, représentent ce que B. Debarbieux appelle des
« lieux de condensation » (2010 : 28) pour les savoirs
géographiques. Elles doivent
fonctionner comme des hauts lieux à la fois pour le collectif
géographique en construction et doivent permettre d'améliorer la
circulation des savoirs géographiques. La lecture des statuts des trois
associations fait apparaître un premier point commun : fonder un
collectif, rassembler toutes les forces vives pour participer à
l'édification d'un champ disciplinaire solide et légitime. C'est
par exemple le sens de la lettre adressée par Barbié du Bocage, Fourier,
Jomard, Langlès, Letronne, Malte-Brun, Rossel, Walckenaer le 7 novembre
1821 au Roi Louis XVIII, qui paraît dans le premier Bulletin :
- 1 Abrégé par la suite en BSGP.
L'article
3 du même règlement porte que les personnes qui se sont déclarées
Souscripteurs jusqu'à la nomination de la Commission Centrale, forment
la Société de Géographie.
Tous ceux qui veulent concourir au but que
se propose la Société, qui veulent participer à ses travaux, et qui
partagent les espérances qu'elle a conçues dans le zèle et les lumières
des Hommes éclairés de toute l'Europe, sont prévenus que la Société se
réunira le 15 décembre prochain, à huit heures du soir, dans une des
salles de l'Hôtel de Ville, pour se constituer définitivement en
nommant, aux termes de son Règlement, son Bureau et sa Commission
centrale. (Bulletin de la Société de Géographie de Paris1, 1822 (S1, T1) : 2-3)
8Bien
que cet aspect soit très important, l'enjeu principal n'est bien sûr
pas d'offrir un lieu de sociabilité. L'objectif central réside surtout
dans le fait de permettre la production et la diffusion de savoirs
géographiques, et de les valoriser dans la circulation scientifique
générale. Cela transparaît de manière équivalente dans les statuts des
trois sociétés :
- 2 Abrégé par la suite en BGFE.
- 3 Traduction : « Le but de la société est la promotion de la géographie, au sens le plus vaste du ter (...)
- 4 Traduction : « Il fut soumis que, parmi les nombreuses sociétés littéraires et scientifiques établi (...)
Article
1 : La Société est instituée pour concourir aux progrès de la
Géographie ; elle fait entreprendre des Voyages dans les contrées
inconnues ; elle propose et décerne des prix ; établit une
correspondance avec les Sociétés savantes, les Voyageurs et les
Géographes ; publie des relations inédites ainsi que des ouvrages,
et fait graver des cartes. (BSGP : 1822 (S1, T1) : 3)
Artikel
1 - Der Zweck der Gesellschaft ist Beförderung der Erdkunde, im
weitesten Sinne des Worts, durch freie Mittheilung. (Bulletin de la
Gesellschaft für Erdkunde zu Berlin2, 1833 (S1, T1) : NP)3
It
was submitted that, among the numerous literary and scientific
societies established in the British metropolis, one was still wanting
to complete the circle of scientific institutions, whose sole objects
should be the promotion and diffusion of that most important and
entertaining branch of knowledge, Geography. / That a new and useful
Society might therefore be formed, under the name of The Geographical
Society of London. / That the interest excited by its department of
science is universally felt ; that is advantages are of the first
importance to mankind in general, and paramount to the welfare of a
maritime nation like Great Britain, with its numerous and extensive
foreign possessions. (Bulletin de la Royal Geographical Society of
London, 1831, T1 : viii)4
9L'enjeu
de ces trois sociétés est donc, de manière commune, de participer au
développement des savoirs géographiques, dont la place est encore
mal-assurée dans le champ général des sciences.
10Pour
parvenir au but fixé, les modalités de la production et de la
circulation des savoirs géographiques sont pensées par les membres des
sociétés comme devant relever d'une logique universaliste et de
collaboration. C'est en effet dans l'idée d'une libre et universelle
circulation des savoirs, dans l'esprit de la Respublica Literaria
que sont fondées les sociétés de géographie : celles-ci devant
alors servir de pivot ou de relais dans le réseau des savoirs
géographiques.
11Dans
cette perspective, elles développent des stratégies de coopération. La
collaboration se fait à plusieurs échelles. Ce la se traduit tout
d'abord par la mise en place de circulations entre elles, à travers la
création de réseaux de correspondances denses, ou par l'échange
d'informations ou de matériel (livres, cartes, etc). Ensuite, la
collaboration fonctionne aussi avec d'autres sociétés savantes, grâce
auxquelles elles élargissent le champ de collecte des informations et
avec lesquelles elles engagent des débats. Enfin, les trois jeunes
sociétés sollicitent tout individu prêt à collaborer à leur entreprise,
en utilisant le médium épistolaire tout autour du monde (via le corps
diplomatique, les voyageurs, les commerçants, etc.). Cette idée est
rappeler par les fondateurs de la société de Paris par exemple dès
1821 :
Après
avoir organisé le concours, la commission a pensé que le travail le
plus urgent était de former des correspondances avec les savans (sic) et
les Sociétés savantes, de répandre dans les provinces et dans
l'étranger, nos réglemens (sic), nos programmes et nos bulletins, afin
de propager, par tous les moyens, la publicité de nos entreprises. C'est
la section de correspondance, qui, sous la présidence de M. de
12Humboldt
Humboldt,
a dirigé ce travail aussi aride que nécessaire, dont M. le baron de
Férussac a tracé le vaste plan. (BSGP, 1822 (T1, S1) : 3)13Ainsi,
par cet esprit coopératif et universaliste, les sociétés de géographie
tissent un réseau très dense de relations à plusieurs échelles qui
englobe l'espace mondial, que l'on peut représenter de la manière
suivante (figure 1) :
Figure
1 : Les sociétés de géographie, pivots de la chaîne d'information
géographique (Réalisation : Laura Péaud, 2014).
14Une
première remarque peut venir nuancer l'idée de circulation
universelle : le fait que les sociétés chacune se pensent au centre
du réseau qu'elles organisent et gèrent. Une remarque de Barbié du
Bocage permet de mettre cet élément en avant :
La
Société que vous formez doit être le point central d'où partiront les
instructions qui seront données aux voyageurs, aux marins et aux
négocians (sic) ; elle correspondra avec eux et leur donnera,
autant qu'il sera en elle, les moyens de profiter de leurs
voyages ; elle les guidera en quelque façon comme la colonne de feu
conduisait les Israëlites dans le désert ; elle leur indiquera le
chemin qu'ils auront à tenir, et leur signalera les dangers qu'ils
auront à éviter. La Société, à son tour, profitera de leurs
découvertes ; elle sera instruite de leurs courses, les annoncera
au monde savant, en fera connaître les résultats utiles, et pourra se
féliciter d'avoir agrandi, par ses soins, le cercle de nos
connaissances. (BSGP, 1822 (S1, T1) : 9)
15Cette
citation, dont on retrouve des équivalents à Londres et à Berlin,
questionne le positionnement réel des sociétés et relativise l'exigence
de collaboration : n'est-ce pas plutôt sur le mode de la
concurrence que les sociétés interagissent entre elles ?
16Si,
en apparence, les trois sociétés sont organisées sur le même modèle,
leur inscription dans des espaces politiques et culturels distincts
donne à voir des modalités de fonctionnement particulières. En effet,
chaque société se positionne avant tout dans son cadre étatique, au
niveau national.
- 5 La légende est commune aux trois figures et apparaît après la figure 4, ci-dessous.
17Tout d'abord, l'examen des flux qui animent ces trois hauts-lieux révèle une orientation nationale très forte. La
cartographie des échanges (épistolaires, échange d'ouvrages,
circulation des hommes) fait apparaître une géographie de la production
des savoirs géographiques nationalisée. Les figures suivantes,
représentant les flux entrant dans les sociétés de géographie, révèlent
plusieurs éléments intéressantes (figures 2, 3 et 45).
Figure 2 : Flux etéchanges d'informations vers la Royal Geographical Society vers 1840 (Réalisation : Laura Péaud, 2014)
Figure 3 : Flux et
échanges d'informations vers la Société de Géographie de Paris vers
1840 (Réalisation : Laura Péaud, 2014)
Figure 4 : Flux et échanges d'informations vers la Gesellschaft für Erdkunde zu Berlin (Réalisation : Laura Péaud, 2014)
Conventions
18Tout d'abord, il apparaît que chaque société possède sa propre géographie de circulation des savoirs. Alors
qu'elles proclament toutes la nécessité d'une circulation universelle
et de savoirs géographiques devant couvrir l'ensemble du monde, les flux
en direction des sociétés semblent non pas répondre à cette injonction,
mais au contraire orientés en fonction des sphères d'intérêt
politiques, économiques et coloniales des États français, britanniques
et prussiens. Il n'y a donc pas de recouvrement évident entre les
logiques des trois sociétés, au contraire de ce que les déclarations
initiales laissaient penser. Au contraire, chacune s'inscrit dans des
sphères particulières et dessine ainsi des territoires de circulation du
savoir géographique qui sont nationalisées. Ce qui est vrai pour
l'année 1840 va de plus en s'accentuant au milieu du XIXe siècle.
19En
dépit des déclarations d'universalité, les sociétés s'inscrivent ainsi
dans des territoires nationaux qu'elles contribuent à renforcer et à
structurer, en les différenciant. Elles
fonctionnent comme lieux de condensation (Debarbieux, 2010) mais à
l'échelle nationale et pas universelle, comme elles l'annoncent pourtant
dans leurs statuts fondateurs. Cela laisse entendre également que les
sociétés sont engagées dans des stratégies, non de coopération dans le
but de faire progresser la science et les savoirs géographiques, mais
plutôt de concurrence : chacune d'elle cherchant, dans ses propres
circuits, à alimenter son flux de nouveautés.
20Cette
première analyse, à travers les flux qui animent les sociétés, est
redoublée par quelques épisodes emblématiques, qui renforcent l'idée
d'un fonctionnement sur le mode de la concurrence. Un
des plus emblématiques moment d'opposition entre les sociétés a lieu en
1828 et met en jeu la Royal Geographical Society et la Société de
Géographie de Paris autour de la ville de Tombouctou.
21Entre
Anglais et Français, la découverte de Tombouctou par leurs champions
respectifs, Laing et Caillé, donne en effet lieu à un vif débat. Pendant
quelques années, de 1828 au début des années 1830, chaque rive de la
Manche se bat pour voir accepter la reconnaissance de la ville par le
ressortissant de leur pays. En novembre 1828, la société parisienne
publie, via les lettres du consul Delaporte à Tanger, les informations
envoyées par Caillé depuis l'Afrique et en particulier depuis Tombouctou
et décide de lui accorder une assistance financière, au regard des
avancées que son voyage a permises. À partir de là, les relations avec
la Grande-Bretagne se tendent. La société parisienne se vante des succès
de Caillé, allant jusqu'à affirmer le caractère premier de sa
découverte, alors que les Anglais rétorquent par l'exploit du major John
aing, parvenu dans cette même ville en 1826. Fin novembre 1828, John
Barrow fait parvenir une lettre à Jomard dans laquelle il entend bien
rétablir la vérité :
Loin
de moi de concevoir la pensée de diminuer le mérité de ce voyageur
entreprenant et aventureux, ou de blâmer le juste orgueil qu'il doit
ressentir pour avoir donné à sa tentative une heureuse issue ; mais
la justice qui est due à la mémoire d'un autre voyageur, qui a péri par
la main barbare d'un assassin, exige que je vous expose, Monsieur, que
M. Caillé n'est pas le seul Européen qui a visité Tomboctou (sic), ni le premier.
Feu le
major Laing est celui qui a mis le premier les pieds dans Tomboctou, et
je vais vous le montrer par l'autorité la plus irrécusable, sa propre
signature, et par celle de son serviteur, qui est maintenant à Tripoli.
(BSGP, 1828 (S1, T10) : 230-231)
22Le
mot « orgueil » est d'ailleurs lâché, et même s'il est écrit
en direction de Caillé, c'est bien la question principale ici. Ce qui
compte ici n'est pas que Caillé comme Laing aient contribué tout deux à
éclaircir de grands et anciens questionnements géographiques, mais
qu'une nation puisse se prévaloir d'un inédit géographique. La réponse
de Jomard déplace le problème, de manière à assurer aussi à la France sa
ration de succès :
Personne
moins que moi n'est accessible aux idées exclusives de nationalité, et
c'est aussi dans l'intérêt général de l'humanité que je suis dévoué à la
cause des sciences et de leurs progrès indéfinis. Je me serais donc
réjoui sincèrement de signaler en France le retour et les succès du
major Laing, ainsi que j'ai été assez heureux pour le faire à l'arrivée
du capitaine Clapperton et du major Denham. (…)
Maintenant,
Monsieur, voici les propres expressions qui sont l'objet de votre
réclamation : « Il est le seul Européen (M. Auguste Caillé),
qui soit parvenu jusqu'à ce jour à terminer avec succès une entreprise
dans la quelle ont succombé tant de courageux voyageurs. »
Vous
voyez, Monsieur, qu'il s'agit de l'heureux retour du voyageur dans sa
patrie, et non pas de la découverte de Tomboctou. On ne lui fait pas le
mérité d'y être allé le premier. (ibid. : 232-232)
23Jomard,
sous couvert de reconnaître la valeur de l'exploit de Laing, il n'en
dépose pas moins son champion sur un piédestal. Chaque société veut se
voir reconnaître la primauté de son voyageur, pour voir briller l'aura
nationale.
24C'est
donc bien une logique concurrentielle qui se met en œuvre, confirmée
par quelques épisodes emblématiques. Celui que l'on pourrait intituler
« la lutte pour Tombouctou » en est un des plus
marquants : à travers cet exemple, on s'aperçoit les sociétés et
leurs acteurs, les géographes, les voyageurs participent à la politique
de renforcement national et, ce faisant, entretiennent le jeu des
acteurs politiques.
25Cette
participation à la construction nationale s'appuie de plus sur des
liens de connivence de plus en plus affirmés avec la sphère du
politique. Ces liens s'expriment à la fois spatialement et
sociologiquement.
26Tout
d'abord, en considérant l'échelle nationale, il est tout à fait
remarquable de noter que ce sont les capitales politiques qui captent
les sociétés de géographie. Dans un
article intitulé « London, Paris, Berlin. Drei wissenschaftliche
Zentren des frühen 19. Jahrhunderts im Vergleich », Marc
Schalenberg et Rüdiger vom Bruch posent la question de la domination
sans partage des villes dans le processus scientifique, mais surtout des
capitales (2004). Les deux questions liminaires qu'ils se posent,
- 6 Traduction : « La science est-elle ordonnée par un contexte urbain ? Ou est-elle plutôt une œuvre d (...)
Ist
Wissenschaft auf einen städtischen Kontext angewiesen ? Oder ist
sie eher eine freie Schöpfung des Geistes, deren Experimente, Texte une
Theorien zwar an bestimmten Orten in die Welt kommen, doch ohne eine
kausale Abhängigkeit von diesen ?6 (Schalenberg et vom Bruch, 2004 : 681)
27ils
apportent une réponse sans appel : l'environnement urbain, et
encore plus métropolitain et capital, influence nettement les modalités
de production scientifique. Ils soulignent l'antériorité historique du
rôle majeur des villes de Paris, Berlin et Londres dans la promotion et
la fondation d'outils du savoir, et parlent pour ces trois capitales de Wissenschaftmetropole (ibid. : 682), métropoles scientifiques, qui règnent sur l'espace national. Bien sûr, le rayonnement de chacune d'elles diffère, Berlin étant bien en retrait des deux autres au niveau européen. Elles n'en gardent pas moins le statut de primus inter pares à l'échelle nationale.
28Allant
plus loin, on peut aussi considérer que la localisation des lieux de
savoir géographiques au sein des capitales n'est pas fortuite et pas
seulement le signe d'une hiérarchie nationale des lieux de savoir, mais
constituerait l'indice d'une politisation de ces mêmes lieux. En
cartographiant les lieux du pouvoir et ceux des savoirs géographiques
pour ces trois villes, plusieurs traits communs apparaissent dans
l'organisation spatiale du savoir. Toutes choses étant égales par
ailleurs, des axes du pouvoir et du savoir ressortent de ces trois
cartes. Ces axes sont situés dans les quartiers historiques et centraux
de la ville : c'est tout à fait visible à Berlin et Paris, un peu
moins à Londres où un nouvel axe apparaît au nord-ouest de la City.
Une concentration de hauts lieux du pouvoir et du savoir s'observe le
long d'axes représentant la centralité autant historique que
géographique des capitales. Les hauts lieux dédiés aux savoirs
géographiques ne font pas exception : ils se situent à la fois dans
la proximité immédiate des hauts lieux du savoir (grands lycées,
académies des sciences, universités, etc.) et dans l'aire d'influence
des lieux du pouvoir. Dans le cas de Berlin, il y a même concordance
parfaite à la Kriegsschule, dans la mesure où cette institution
représente à la fois un haut lieu pour la géographie et pour le pouvoir
militaire. Berlin, peut-être en raison d'un effet de taille, la ville
est en effet à l'époque nettement moins peuplée et étendue que les deux
autres, constitue l'exemple parfait de la concentration spatiale de ces
différents hauts lieux. Bien qu'encore nomade, la Gesellschaft für Erdkunde tient toujours séance dans un périmètre étroit, ceint entre l'Université, l'Académie des Sciences et le Stadtschloss symbole du pouvoir royal. L'avenue Unter den Linden,
marqueur de la puissance de Frédéric le Grand, devient alors également
la centralité scientifique et géographique de la capitale prussienne
(Trautmann-Waller, 2007). A Paris, la Société de Géographie ne quitte
guère des yeux les Tuileries ou le quartier Saint-Germain, tandis que la
Royal Geographical Society
se distingue par sa proximité avec le palais de Buckhingam. Ces villes
pourtant s'étendent rapidement à cette époque, mais les sociétés font le
choix de se positionner au cœur des capitales. Et alors même que les
modalités d'intervention politique divergent fortement entre ces trois
sphères, oscillant d'un centralisme absolu en France à la force des
initiatives privées en Grande-Bretagne (Schalenberg et Vom Bruch, 2004),
l'emplacement et la situation des lieux de savoirs géographiques font
apparaître une force centripète les retenant dans l'orbite du pouvoir.
Symboliquement parlant, l'emplacement des nouveaux lieux du savoir
géographique est donc hautement significatif et ne laisse pas
d'interroger les liens plus profonds qui unissent ces deux champs.
29Pour
compléter ces analyses de la situation des sociétés de géographie, leur
composition sociologique offre également un matériau d'un grand
intérêt. Dominique Lejeune a mené une vaste étude des membres de la
Société de Géographie de Paris (1992, 1993). Il remarque tout d'abord
que la cotisation d'entrée est assez élevée : vingt-cinq francs
pour entrer plus trente-six francs par an, ce qui forme déjà une
barrière par le cens. Ensuite, il classe les membres en trois grandes
catégories dominantes : les fonctionnaires, en particulier venus du
monde militaire (armée et marine), constituent un premier groupe ;
le deuxième est formé des employés d’État, parmi lesquels les
professeurs de collège et lycée ; enfin le troisième ensemble
regroupe des membres de l'aristocratie, eux aussi particulièrement
nombreux. D. Lejeune distingue aussi les membres et les réels animateurs
de la société, qui ne constituent au plus qu'une quarantaine de
personnes, dont les noms reviennent en permanence dans les bulletins.
Dans ce noyau dur, l'appartenance à l'aristocratie est encore plus
marquée, ainsi que les liens avec l'armée. La liste des présidents de la
société donne également à voir combien les représentants du monde
politique comptent dans le contingent des membres. De grands noms, tels
que le Marquis De Laplace, le Marquis de Chateaubriand ou encore le
Comte de Chabrol-Volvic occupent le haut de l'affiche. Même si D.
Lejeune rappelle que ce titre possède une fonction essentiellement
honorifique et que les présidents sont là pour donner du lustre à la
société (1993), les accointances avec le politique ne se traduisent pas
seulement d'un point de vue géographique. Les deux autres sociétés
partagent plusieurs points communs avec leur consœur parisienne :
un droit d'entrée relativement élevé, qui de fait limite l'accès aux
notables, et une participation très forte du monde aristocratique,
politique et militaire. Dû à un effet de taille et de la société
elle-même (une trentaine seulement de membres fondateurs) et du paysage
scientifique de la capitale prussienne, cela est tout de même un peu
moins vrai du côté berlinois : de grands noms scientifiques
l'intègrent, tels que Carl Ritter, Heinrich Berghaus, Alexander von
Humboldt, mais l'aristocratie y possède un poids un peu moindre. Ce
n'est en revanche pas du tout vrai du côté londonien, où les
aristocrates et militaires se taillent la part du lion (figure 5).
- 7 Remarque : dans le tableau, le double compte armée/aristocratie n'est pas effectué. Lorsqu'un arist (...)
Figure 5 : Sociologie des membres de la Royal Geographical Society entre 1830 et 1860 (Réalisation : Laura Péaud)7
|
Catégorie
|
Effectif
|
% de membres
|
|
Armée
|
246
|
19
|
|
Aristocratie
|
932
|
72
|
|
Autres
|
124
|
9
|
|
Total
|
1302
|
100
|
30Les
sociétés de géographie apparaissent donc comme de « libres
associations de notables » (Lejeune, 1992 : 162), nettement
liées par la qualité de leurs membres au monde du pouvoir, ce qui là
encore remet en cause l'idéal universaliste qu'elles défendent pourtant.
Le monde politique entre de plain-pied
dans les nouveaux lieux consacrés à la géographie, traduisant par là
l'intérêt stratégique à se tenir au plus près de l'actualité
scientifique sur l'état du monde.
31Allons
plus loin que la dimension institutionnelle et sociologique, en
observant pour finir un niveau épistémologique, qui concerne l'ensemble
de l'outillage intellectuel, méthodologique et pratique qui préside à
l'élaboration des savoirs géographiques.
32Un
premier effet de nationalisation de la fabrique géographique se situe
du côté des objets pris en charge par les sociétés. Les trois cartes
suivantes (figures 6, 7 et 8) représentent les périmètres d'objets pris
en charge par chacune des sociétés entre 1840 et 1860 : elles
mettent en évidence que les curiosités géographiques se trouvent
influencées par les besoins politiques, économiques ou militaires. Et ce
d'autant plus les nations se lancent dans le processus de la
colonisation. Les regards des géographes se tournent alors vers les
centres d'intérêt des acteurs politiques et des politiques menées, ce
qui dessinent des cartographies d'objets nationalisées.
Figure
6 : Carte des périmètres d'objets pris en charge par la Société de
Géographie de Paris (1840-1860) (Réalisation : Laura Péaud, 2014)
Conventions
33Du
côté de la société parisienne (figure 6), on remarque une passion pour
le continent africain, qui domine très nettement les autres espaces.
Cette attraction de l'Afrique est d'ailleurs commune aux trois sociétés,
il domine aussi pour la société londonienne et suit l'Europe de près
pour les géographes berlinois. L'Europe demeure encore un pôle
d'intérêt non négligeable pour les géographes français ; mais
ensuite les autres sous-continents ou régions du monde sont assez
également marginalisés. La cartographie des périmètres d'objets
géographiques français se révèle donc très concentrée sur deux régions
phares, centripètes, qui reflètent les intérêts français très tournés
alors vers le processus colonial. La carte française partage cependant
avec les deux autres une marginalisation des pôles et des espaces
périphériques d'une manière générale (comme les îles), qui comptent
faiblement.
Figure 7 : Carte des périmètres d'objets pour la Royal Geographical Society of London (1840-1860) (Réalisation : Laura Péaud)
34Conventions
35Pour
la société londonienne (figure 7), une configuration plus polycentrique
apparaît, mais dominée également par l'Afrique. L'Océanie et le Proche
et Moyen-Orient se taillent aussi une part non négligeable, qui
contraste totalement avec la place que ces régions occupent pour Paris
ou Berlin. Cette carte révèle clairement
une coïncidence entre les intérêts coloniaux et commerciaux de la
Grande-Bretagne et les curiosités géographiques. Cela est d'autant plus
visible que l'Europe occupe une place relativement marginale,
contrairement aux deux autres sociétés où elle compte encore comme un
objet géographique majeur. Mais pour les géographes britanniques, le
regard porte bien au-delà du vieux continent, et cela apparaît comme une
constante tout au long de la période.
Figure 8 : Carte des périmètres d'objets pour la Gesellschaft für Erdkunde zu Berlin (1840-1860) (Réalisation : Laura Péaud, 2014)
Conventions
36Côté
berlinois enfin (figure 8), le regard porte majoritairement sur
l'Europe, qui distance les autres régions du monde en termes de
curiosité géographique. Seule l'Afrique
sort quelque peu du lot, signe que les intérêts européens convergent
globalement vers ce continent. On retrouve enfin les signes de la
présence économique de la Prusse : l'Amérique du Sud, où quelques
tentatives de colonisation allemande ont eu lieu, et l'Asie du Sud-Est,
en particulier la Chine, se distinguent.
37Même
si les trois sociétés partagent des intérêts (Afrique) et des
désintérêts relatifs (Arctique,) communs, des spécificités nationales
apparaissent bien. Elles distinguent nettement les périmètres
géographiques pris en charge par chacune des trois sociétés. Il ne
faudrait cependant pas conclure sur une domination des questions
économiques et marchandes sur le paysage géographique européen du milieu
du XIXe siècle. Pour autant, ces préoccupations, liées de très près à
la gloire nationale, orientent peu à peu les savoirs géographiques en
favorisant une dimension sociétale et contribuent à forger leur
caractère synthétique entre science de la nature et science des
sociétés.
38Si
les centres d'intérêt des sociétés de géographie paraissent coïncider
avec les sphères d'influence économico-politiques de leur nation
respective, qu'en est-il alors justement de la « nation » en
tant qu'objet géographique ? Même si la « nation » n'est
pas dominante d'un point de vue quantitatif, les enjeux nationaux
ressortent tout de même de la lecture des bulletins des sociétés de
géographie et des ouvrages de l’époque. Les géographes
des sphères prussienne et française semblent en particulier porter un
regard neuf sur l'idée de nation et sur leur pays, tandis que les
géographes britanniques ne manifestent pas d'intérêt quant à cette
question, sans doute en raison de l'ancienneté de la conscience et de la
réalité nationale britannique.
39Du
côté prussien, les années 1840 et 1850 sont marquées par la montée en
puissance de l'idée d'unification allemande. À l'idée d'une culture
germanique unie et unique, les géographes prussiens et allemands
répondent par les arguments du sol et de la nature. Plusieurs articles
parus dans le bulletin de la Gesellschaft für Erdkunde
plaident pour l'idée que les géographes aussi, à leur niveau, doivent
contribuer à l'effort d'unification nationale. L'entrée géologique
revient à plusieurs reprises (voir par exemple : BGFE, 1846 (NF,
T3)) et forme un enjeu majeur : il s'agit de prouver que la nature a
voulu une Allemagne unique et unie. Cette appropriation et cette
défense du territoire allemand passe en outre en grande partie par le medium cartographique,
qui permet visuellement de s'imprégner des dimensions du territoire
allemand rêvé. Deux des principaux cartographes et géographes de
l'époque, Heinrich Kiepert et Heinrich Berghaus, s'y essayent à la fin
des années 1840. Et les thématiques choisies ne le sont pas au
hasard : carte des nationalités de l'Allemagne pour l'un et cartes
des langues et dialectes pour l'autre.
40Pour
les géographes français, l'attention portée à la question nationale se
manifeste, paradoxalement, par une curiosité accrue à propos de son
histoire : il faut démontrer l'antériorité historique de la France.
Comme l'écrit Vivien de Saint-Martin en 1856, l'enjeu est de trouver
les preuves d'un passé ancien : « Ces titres d'origine
qu'aucune nation de l'antiquité n'avait pu conserver et auxquels on
suppléa plus tard par des récits légendaires, les études savantes de
notre époque les ont en partie retrouvés. » (BSGP, 1856 (S4,
T12) : 25). Les géographes sont mis à contribution dans ce
processus de positivation et de scientifisation de l'histoire française.
Entre 1853 et 1858, le passé apparaît comme une thématique récurrente.
Dès 1853, un premier article interroge l'étymologie des noms des
provinces françaises (BSGP, 1853 (S4, T5)). Mais dans les années
suivantes, c'est l'horizon historique de la France antique, la Gaule,
qui est très largement mobilisé. En 1856, l'emplacement d'Alésia devient
sujet de discussion :
Une
découverte récente, faite dans le département du Doubs, entre Ornans et
Salins, vient d'attirer l'attention des archéologues, en Bourgogne
comme en Franche-Comté, et même de susciter entre eux une assez vive
polémique que, à l'occasion de l'intéressante question d'histoire et de
stratégie que soulève la position d'Alésia, cette ville fameuse, dont la
prise et l'occupation par Jules César mit un terme à l'héroïque
résistance de nos ancêtres ; événement dont l'importance est telle
qu'il est également superflu de la signaler, et intéressant d'en
découvrir le véritable théâtre : cette polémique semble rappeler
l'ancienne querelle qui, au temps des Arabes, divisait les Séquaniens et
les Eduens. (BSGP, 1856 (S4, T12) : 94)
41La
fixation des hauts-lieux du passé national paraît ainsi une des plus
importantes missions que les géographes doivent remplir. La question de
l'emplacement d'Alésia revient encore l'année suivante (BSGP, 1857 (S4,
T13)). Cette thématique ne touche pas seulement Alésia, mais tout ce qui
concerne la Gaule, qui constitue l'horizon géographique et historique
de prédilection pour fonder avec force les cadres de la nation
française. En 1860, c'est le département fraîchement français de la
Savoie qui est ainsi mis à l'honneur, à travers le compte-rendu du guide
réalisé et publié par Adolphe Joanne :
La
Savoie a pour limites, au nord, le lac Léman, qui la sépare des cantons
suisses de Vaud et de Genève ; à l'ouest, le Rhône, qui coule entre
elle et le département de l'Ain : au sud la rivière de Guiers et
de hautes crêtes de montagnes qui la séparent de l'ancien Dauphiné, ou
des départements des Hautes-Alpes et de l'Isère ; à l'est enfin, la
chaîne des Alpes qui la sépare du Piémont et du Valais. Défendue
de ce dernier côté par les plus hautes montagnes d'Europe et d'un autre
par une ligne de pics, par le Léman et le Rhône, elle n'est facilement
accessible que du côté de la France par le lac du Bourget et la vallée
du Graisivaudan (sic). La nature l'avait donc rendue éminemment française, si déjà elle ne l'avait toujours été par sympathie et par besoin. (BSGP, 1860 (S4, T20) : 276-277)
42Comme
leurs confères prussiens, les géographes français invoquent donc aussi
la nature comme motif de découpage des territoires nationaux. Des deux
côtés du Rhin, les savoirs géographiques participent donc de
l'élaboration de cadres nationaux, que l'on veut alors scientifisés et
objectivés.
43Les périmètres d'objets ne sont pas les seuls indices qui plaident pour une nationalisation des savoirs géographiques. La
façon de nommer et de mesurer le monde dépend en effet, et ce de plus
en plus, de l'endroit d'où l'on parle et contribue à le définir. Avec
la conquête progressive du monde par quelques nations européennes, la
toponymie se modèle en fonction des dominations territoriales. Chacun
nomme pour signaler la primauté de sa présence sur un territoire ou
renomme pour indiquer sa légitimité à posséder tel ou tel territoire, ce
qui peut donner lieu à un véritable palimpseste toponymique, comme le
constate Jomard au milieu des années 1840 :
La
division des Océans et leurs dénominations, celles des différentes
parties du globe, celles de l'Océanie, sont aujourd'hui, et seront
encore longtemps le sujet de nombreuses dissidences entre les
navigateurs et géographes anglais, russes, français, américains,
hollandais, portugais, espagnols, etc. Il serait utile de simplifier ces
divisions, surtout de les dénommer d'une manière commune. (BSGP, 1847 (S3, T7) : 255)
44« Les
dénombrer d'une manière commune » apparaît alors comme un vœu
pieu, tant les terminologies géographiques sont liées à l'exercice d'un
pouvoir (militaire, économique ou politique) sur un territoire et qu'ils
représentent ce pouvoir. Tous les géographes, ou
presque, font le constat de la difficulté de passer d'une langue à
l'autre (de la langue indigène à la langue maternelle européenne, mais
aussi entre les différentes langues européennes). En revanche, la
solution proposée ne passe pas par une universalisation des notations,
comme l'ambition d'une science géographique universelle et
internationale pourrait le souhaiter, mais par une nationalisation des
écritures et des prononciations : le véritable enjeu de la
dénomination du monde réside dans la mise en avant du prestige national
de chacun, comme cette remarque de Cortambert le laisse entendre :
Franchissons
le Grand Océan (qui n'est plus le Pacifique), entrons dans l'Océanie,
et remarquons-y, du moins dans la partie orientale, des noms indigènes
harmonieux, doux, presque unanimement composés de voyelle. Ici encore prenons garde aux lettres étrangères : n'appelons pas la plus grande des Sandwich Owhyhee, à la manière anglais, mais Haouaii, à la française. On a substitué avec raison à l'orthographe étrange Eaheino-Mauwee celle d'Ica-na-Maoui. Les îles Hamoa paraissent s'appeler plus correctement Samoa ; le vrai nom des îles situées au S.-O. Des Mariannes n'est pas sans doute Pelew, mais Palos, suivant l'orthographe espagnole. (BSGP, 1846 (S3, T6) : 60-61)
45Choisir
l'orthographe française plutôt qu'anglaise, voici l'option retenue par
Cortambert. Est-ce pour une facilité de prononciation ou simplement pour
ne pas froisser l'orgueil français ? Cette solution avancée par
Cortambert interpelle dans la mesure où il dénonce dans un premier temps
de son article la multiplicité des dénominations de certains lieux, ce
qui irait à l'encontre d'une science géographique unique et
universellement cohérente, mais il opte, sans exprimer la conscience des
effets de son choix, pour une nationalisation évidente des toponymes.
Ce phénomène de construction toponymique a été bien analysé par P.
Pelletier sur le Japon et l'Extrême-Orient : le XIXe siècle est
celui de l'imposition d'un ordre géographique européen sur des réalités
éloignées, grâce notamment à la dénomination (Pelletier, 2011). Les
grands découpages du monde (Occident, Orient) sont ainsi peu à peu
fixés, selon des délibérations historiques et géographiques qui sont
celles de l'Europe. Le vieux continent continue ainsi son œuvre de
découpage du monde (Grataloup, 2009). La métagéographie imposée par les
États à travers la toponymie vient influencer les schèmes mentaux des
géographes et contraint ainsi les ambitions universalistes.
46Cette
réalité se vérifie également pour d'autres notations géographiques,
telles que le choix des systèmes de mesures qui connaît aussi un
phénomène de nationalisation. Les gouvernants sont par exemple en cause
dans l'indétermination du méridien, mais les géographes ne jouent pas
tous non plus également le jeu de l'universalité des mesures. En 1851,
Jomard, partisan infatigable de l'uniformisation des mesures
géographiques (qu'elles soient orthographiques, physiques,
météorologiques, longitudinales, etc.), dénonce la frilosité de certains
qui rechignent à encourager cette entreprise, sous prétexte d'une trop
grande complexité du nouveau système. Il pointe spécialement du doigt la
Royal Geographical Society, dont le président, Hamilton, freine la mise en place d'un méridien unique :
Toutefois la Société de Londres, parlant du moins par la bouche de son président, W. J. Hamilton,
semblerait peu favorable au projet de donner de l'unité aux notations
géographiques, parmi lesquelles, naturellement, figure à l'un des
premiers rangs le choix d'un méridien initial. (ibid. : 207)
47Les
géographes eux-mêmes, du moins certains, font donc aussi le jeu de
l'échelon national en refusant l'universalisation des mesures et
notations géographiques. Ou plutôt, à la manière des choix toponymiques et orthographiques, ils se complaisent dans un universel teinté de national.
48L'approche
spatiale, ainsi que la mobilisation des outils et des concepts
géographiques, a permis de faire apparaître une tension entre les
échelons du national et de l'universel alors que se mettent en place les
premières tribunes destinées à asseoir et à assurer l'autonomie
disciplinaire géographique. En dépit d'une
volonté initiale, partagée par les trois sociétés, de construire un
édifice disciplinaire propre à favoriser une circulation universaliste
des savoirs géographiques, ceux-ci se trouvent en réalité de plus en
plus intégrés dans et influencés par le processus de construction
nationale qui s'opère alors dans l'Europe du premier XIXème siècle.
49Ce
travail ne vaut pas uniquement pour lui-même et dans l'éclairage d'un
moment de la discipline. D'un point de vue méthodologique, en mobilisant
une approche diachronique (1820-1860), comparatiste (France, Prusse et
Grande-Bretagne) et centrée sur les lieux, cette analyse des
configurations spatiales des premières sociétés de géographie engage
également des réflexions heuristiques dans l'effort d'une écriture
spatialisée, réflexive et critique de l'histoire de la discipline.